Quelle est la fonction du théâtre?

NOTE D’INTENTIONS POUR UN THEATRE HORS DU LIEU « THEATRE ». Quelle est la fonction du théâtre? Quelle pensée de "l'en commun" peut-elle renouveler?

Poursuivant notre exploration de l’œuvre de Beckett, et notre questionnement sur la notion de « Sujet », nous travaillerons deux pièces courtes de Samuel Beckett : Quoi où ? , Fragment de théâtre II.

Ces pièces possèdent les traits caractéristiques de l’écriture de Beckett : humour des dialogues, extrême dénuement de la situation, jeu rythmique précis du corps dans l’espace, invention de rapports avec des objets divers.

Nous destinons ce travail à des espaces qui soient hors du lieu théâtral pour travailler le moment théâtral en déjouant les barrières symboliques qui freinent encore, parfois, l’accès aux lieux culturels. Le Forum, scène conventionnée du Blanc-Mesnil, auquel la compagnie est associée pour les trois prochaines années, nous offre la possibilité de jouer ces trois pièces dans des lieux tels que des écoles (collèges, lycées), chez des particuliers, dans des lieux publics (centres sociaux, maisons de retraite). A l’écart du théâtre, ce déplacement topique n’est pas à travailler seulement comme horizon de création propre aux professionnels que nous sommes, mais à considérer comme nœud d’une pensée pour le théâtre, c’est-à-dire pour le moment où se jouent les dites pièces, pour le moment où se constitue un « ensemble », une communauté de pensées et d’expériences, sensibles et esthétiques, possiblement contradictoires, autour d’une œuvre. Chercher à nommer la position commune que nous occupons, comme artistes en création mais aussi bien sûr comme assemblée d’artistes et de spectateurs, lorsque nous sommes réunis autour d’une pièce courte de Beckett, c’est comprendre le contexte dans lequel chacun agit, questionner des désirs, interroger les fins et les moyens que nous nous donnons.

Cette position presque tautologique – « qu’est-ce que je fais quand je fais du théâtre avec les pièces  courtes de Beckett » – demande à questionner des évidences qui n’en sont pas. Il n’est pas évident qu’une représentation théâtrale dans un appartement, un centre social, une école, une maison de retraite, aboutisse à la réalisation de l’opération appelée « théâtre ». Il pourra tout aussi bien s’agir d’autre chose, ou pour paraphraser Platon dans le sophiste, de « non-théâtre ». Or notre objectif avoué et avouable se situe résolument dans ce qui EST théâtre. Reste à définir ce que nous appelons « théâtre ».

Notre questionnement se veut fertile quant à la conscience de ce que nous agissons. Il est possible de réaliser une œuvre en dehors du lieu théâtral, et qu’il y est théâtre en dehors d’une salle de spectacle, si nous considérons le(s) contexte(s) qui nous rassemble(nt) et la(les) communauté(s) formée(s) pour l’occasion. Il s’agit d’affirmer positivement, et au-delà des catégories d’expertises fournies par les gardiens de l’art théâtral, ou indépendamment des experts de la démocratisation culturelle, une FONCTION du théâtre liée à nos propres expériences personnelles, partageables parce que formulables. Il s’agit, à partir de ce premier temps d’énonciation, d’être aussi en mesure de penser donc d’agir sur ce qui lie le « théâtre » à une « communauté ».

Les premières questions, nous commencerons par tenter d’y répondre pour nous-mêmes avant d’ouvrir bien sûr la discussion aux participants des différents moments de théâtre que nous tenterons de créer.

Nos vies de spectateurs et nos vies d’artistes sont bien sûr mêlées mais nous pouvons quand même formuler des différences quand à la manière dont nous pensons pouvoir nommer « l’effet » du théâtre sur nos consciences, nos vies, nos impressions, nos pensées…

Nous pouvons ainsi dire d’un moment de théâtre, que nous identifions clairement comment « étant » du théâtre :

                                                     « qu’il donne de la force »

                                                     « qu’il libère des possibles »

                                                     « qu’il donne accès à un savoir renouvelé »

                                                     « qu’il se prolonge au-delà de la représentation»

                                                     « qu’il donne de la joie »    

« qu’il me permet de dire alors que je croyais que ce n’était pas de mon monde, à propos d’une idée ou d’un savoir, par exemple : ça m’appartient, j’en suis responsable »

                                                     « qu’il se vit comme une fête du théâtre, un hymne au théâtre lui-même »

                                                     « qu’il donne accès à une conscience élargie du présent »          

 

Nous pouvons dire cela aussi bien depuis notre propre pratique, que en tant que nous sommes aussi spectateurs de pièces qui nous affectent, profondément. Assister à une représentation d’œuvre de François Tanguy, ou à une performance de Ko Murobushi ou de Thomas Richards et du Workcenter, à une mise en scène de Marie-José Malis ou Claude Régy, ou à un spectacle de Olivier Py, procure des expériences théâtrales qui ne se ressemblent pas mais dont nous pouvons dire : là il s’agit bien de théâtre.

Pour naïves que puissent paraître ces formulations elles sont les indicateurs qu’une expérience a bien eu lieu !

Nous avons pris le parti de les utiliser sérieusement comme des embrayeurs de travail valables nous permettant de penser à ce que nous prétendons de notre côté, comme artistes, à créer comme possibilité d’expériences théâtrales.

 

Par ailleurs, nous tentons des définitions ouvertes des « communautés » momentanées ou principielles que nous prétendons former AVEC ceux qui se rassemblent pour assister aux représentations des pièces que nous proposons. Nous tenterons ainsi de partir d’autres postulats que les catégories sociologiques (jeunes, analphabètes, actifs, retraités, du territoire municipal ou régional, …) ou économiques (abonnés, non-public, etc…) qui catégorisent le public ou les publics auxquels nous présentons des œuvres. Et nous espérons ainsi renouveler l’approche de ce qu’on appelle la « médiation culturelle ».

 

Ce commun-là tout à la fois dépendra, et ne dépendra pas des contextes dans lesquels nous interviendrons. Nous avons tenté de formuler les choses ainsi :

Quelle est la communauté momentanée, le temps de la représentation, je me propose de faire mienne et que je vous propose de faire vôtre, public, en conscience, c’est-à-dire ; non par un mouvement d’adhésion fervente et œcuménique mais par un mouvement, critique, de pensée ?

 

Nos premières réponses sont celles-ci :

                         La communauté

                                                     « des apprenants »

                                                     « des ayants été enfants, ayants des enfants, étant enfants »

                                                     « des joueurs »

                                                     « des farceurs »

                                                     « des inquiets »

                                                     « des brûlants et des obstinés»

                                                     « des voyageurs »

                                                     « des découvreurs »

                                                     « des étrangers partout »

                                                     « des habitants quelque part »

                                                     « des rêveurs »

                                                     « de ceux qui désirent des transformations »

                                                     « de ceux qui aiment bouger »

                                                     « des curieux »     

                                                     ….

On comprend déjà combien elles peuvent être actives en ce qu’elles réorganisent la perception conventionnelle qui veut qu’il n’y ait, dans un moment de théâtre, que des actifs d’un côté et des passifs de l’autre. On voit aussi les ressorts ludiques et intellectuels que ces tentatives de réponses offrent aux artistes comme au public en réussissant à penser, donc à proposer à l’expérience, dès l’amorce du travail, une communauté de théâtre à venir.

 

Parmi ce que nous avons dit du théâtre, nous avons avancé cette formule que son effet « se prolonge au delà du moment de la représentation ». Il faut prendre aussi en considération ce que ce dehors du théâtre, cet hors-lieu, offre comme possibilités renouvelées de penser ce qui fait communauté ouverte autour d’une œuvre dans un temps donné et selon des situations.

 Avec les catégories simples :

                                                     « l’avant la représentation »

                                                     « pendant  la représentation»

                                                     « après la représentation»                  

Nous tentons de déterminer ce qui dans ces trois moments favorise, construit et poursuit la « communauté » qui peut y apparaître.

 

 

Jeu d’anticipation avec, par exemple, la pièce fragment de théâtre II jouée dans un appartement…

Imaginons-nous, un peu en avance, jouer dans un appartement ou une maison du Blanc-Mesnil.

Choisissons maintenant parmi les « communautés inclusives et ouvertes » l’une de celles qui être actives. Prenons par exemple : « ceux qui habitent quelque part ». Elle est simple et permet de jouer avec le lieu… Nous jouons chez des hommes et des femmes qui nous accueillent, une pièce où les protagonistes (A, B et C sont eux-mêmes chez quelqu’un, qui n’est pas là mais qui a confié son logement à C). Cet écho nous oblige - si nous considérons la communauté de « ceux qui habitent quelque part » - à jouer avec une mise en abyme et à chercher ce que nous créons comme conscience à la fois d’être dans un espace que nous pourrions appeler « intime » ou « privé » et d’y agir quelque chose - du théâtre - qui est lié au « collectif » et à un espace « public ». Nous tenterons d’activer cette question et ses facettes, et de faire foisonner les réponses : Qu’est-ce qu’un espace intime ? Quel est mon rapport aux objets « personnels »? Comment se mêlent l’espace public et l’espace privé ? etc…

Continuons à jouer, maintenant avec ce qu’il y a « avant »/ « pendant »/ « après » la représentation. Et jouons maintenant à déterminer « l’avant » en fonction de ce que nous avons avancé précédemment. Si nous représentons la pièce dans un espace privé, dans un appartement, nous préparerons l’événement en fonction du lieu et de la disposition dans laquelle nous désirons que les spectateurs se trouvent. L’avant pourrait prendre la forme d’un modeste rituel. Comment accueillir le public qui vient dans cet espace privé ? Il s’agira dans un premier temps de discuter avec les « accueillants », de comprendre ce qu’est pour eux le théâtre, comment ils s’y disposent quand ils y vont, ou s’ils n’y vont pas, comment ils imaginent qu’ils s’y disposeraient. Sur les bases de cette discussion, nous pourrions inventer ensemble un accueil du public propre au moment à venir. Comment s’habillent nos hôtes ? Comment ils accompagnent, concrètement, les invités vers leur place de spectateur ? Comment ils sont à la fois dans un rapport au privé et au public, étant, à ce moment précis, un pont évident entre les deux. Nous tenterons donc de penser avec eux comment ils portent eux-mêmes, à leur endroit, une responsabilité quant à l’événement à venir.